[Hegel] explique alors le passage de la Moralität à la Sittlichkeit et tente de justifier le choix quasiment arbitraire de ces deux mots. C’est parce que ce choix est arbitraire que les traductions flottent. « Moralität et Sittlichkeit qui habituellement ont à peu près la même signification (die gewöhnlich etwa als gleichbedeutend gelten), sont pris ici en un sense essentiellement différent (sind hier in wesentlich verschiedenem Sinne genommen). D’ailleurs la représentation courante (Vorstellung) semble aussi les distinguer. La terminologie (l’usage) de Kant recourt à l’expression Moralität, comme aussi les principes pratiques de cette philosophie se limitent tout à fait à ce concept et rendent même le point de vue de la Sittlichkeit impossible, le détruisent même et l’emportent expressément (ausdrücklich, formellement). Mais même si Moralität et Sittlichkeit étaient synonymes (gleichbedeutend) d’après leur étymologie (ihrer Etymologie nach), cela n’empêcherait pas d’utiliser ces mots différent pour des concepts différent. » (p.13)
La question de vocabulaire est–elle ici marginale?
Hegel n’a pas contourné le problème de la langue philosophique. Est–ce une langue naturelle ou une langue formelle?
Il importe ici que Hegel n’ai pas séparé cette question d’une question de famille.
(…)
La famille est d’essence spirituelle. La langue aussi: “la langue n’est l’existence idéelle de l’esprit que comme produit (ou oeuvre: Werk) d’un peuple.” La langue spirituelle est donc aussi naturelle. Appartenant au peuple, la famille est donc toujours parlante; il n’y a pas de famille biologique; mais la langue qu’elle parle n’est pas, semble-t-il du moins, formelle ou arbitraire. Pourtant, en raison de la structure du développement interne de la langue, ce qui s’y élabore se détruit par là même ou plutôt se soumet au procès de l’Aufhebung, se relève. En se posant comme système de signes naturels, existant dans l’extériorité, la langue s’élève au concept (signification idéale intérieure) et dès lors se nie comme système de signes naturels.
La chose (le référent) est relevée (aufgehobene) dans le signe: élevée, spiritualisée, magnifiée, embaumée, intériorisée, idéalisée, nommée, puisque le nom accomplit le signe. Dans le signe, le signifiant (extérieur) est relevée par la signification, par le sens signifié (idéel), la Bedeutung, le concept. Le concept relève le signe qui relève le référent. “La langue est donc reconstruite (rekonstruirt) dans un peuple de telle manière que la langue, en tant qu’elle est l’anéantissement (Vernichten) idéel de l’extérieur est elle-même un extérieur (ein Äusseres), qui doit être anéanti (vernichtet), relevé (aufgehoben werden) pour devenir langue signifiante (um zur bedeutenden Sprache zu werden), vers ce qu’elle est en soi selon son concept (zu dem, was sie an sich, ihrem Begriff nach ist); elle est donc dans un peuple quelque chose de totalement autre (als ein total Anderes) que ce qu’elle est en elle-même, et elle devient totalité, en tant qu’elle est relevée (aufgehoben) comme autre et portée à son concept.”
La langue ne s’accomplit, ne devient donc signifiante qu’en relevant en elle le signifiant (sensible, extérieur), le traversant et le niant en vue du concept. En vue aussi de son propre concept de langue. Elle ne devient langue qu’en se supprimant/conservant dans le concept. La traditio est l’Aufhebung. La langue ne rejoint son propre concept qu’en allant jusqu’au bout de ce qui l’induit, au bout de sa propre négativité interne, selon un schéma de l’essence comme négativité qui se vérifie et s’élabore sans cesse.
Ce devenir (traditio) de la langue, ou plutôt du linguistique, se produit donc au sein d’un peuple, d’un esprit de peuple qui ne se poserait pas sans lui. La négativité linguistique ne se réduit ni à l’enracinement ni au déracinement d’une langue par rapport au sol de la communauté historique. Le déracinement, la dénaturalisation, l’explantation d’une langue achève l’essence enracinante de la langue. Celle–ci appartient à un peuple en tant que totalité finie: c’est alors une “langue naturelle”, une langue finie, particulière, déterminée. Mais elle cesse de l’être dès qu’elle se pose comme telle; elle n’achève son essence de langue “naturelle” qu’en s’en relevant, en relevant les limites naturelles de son système, en se dé–limitant, en se débordant elle–même vers l’universalité du concept. Elle est donc aussitôt langue universelle qui détruit en elle la langue naturelle.
La dialectique de la langue est dialectophage.
Sans ce débord de la langue qui s’avale et se mange elle–même, qui vomit aussi un reste naturel—le sien—qu’elle ne peut ni assimiler ni égaler à l’universelle puissance du concept, la langue ne serait pas la langue,–la langue vivante s’entend–, elle ne serait pas ce qu’elle est en soi, conformément à son concept (Begriff), à ce qui en elle se conçoit, se saisit, se prend et comprend, s’élève, quitte d’un coup d’aile le sol natal et emporte son corps naturel.
La langue naturelle d’un peuple devient ce qu’elle est, se pense, expose elle–même comme ce qu’elle était à être, ce qu’elle aura dû être, en devenant autre qu’elle–même, se faisant artificielle, rationnelle, universelle, au moment où le peuple meurt comme peuple naturel. Il meurt comme peuple naturel en universalisant ses produits par la langue et par le travail. Langue et travail, dans le champ d’analyse d’Iéna, sonnent la fin du peuple naturel en le posant comme tel, en lui permettant de se faire reconnaître et nommer comme tel.
Or ce passage à l’intérieur de la langue d’un peuple avait déjà ouvert le chemin de la famille au peuple.Le mouvement par lequel la famille se pose comme telle, se donne un chef, se regroupe dans une famille de familles, sorte de clan hiérarchisé qui devient peuple, ce mouvement est aussi une Aufhebung, la rétention de ce qui s’écoule, en tant qu’il s’écoule. Une sorte de claie ou d’écluse historique ne laisse pas passer ce qui se passe ou laisse passer ce qui ne passe pas.
Pour expliquer que Hegel disqualifie l’étymologie et assume un certain arbitraire dans l’usage des mots, il faut donc prendre en charge et conséquence toute sa théorie du langage et, dans cette théorie, toute la procession du négatif (l’Aufhebung). On n’a plus alors d’opposition qui tienne, on n’a plus à choisir entre langue naturelle et langue formelle. La langue naturelle porte et touche en elle–même le signe de sa mort, il appartient à son corps de résonner et ce faisant d’élever son cadavre naturel à la hauteur du concept, de l’universaliser et le rationaliser dans le temps même de sa décomposition.
Cette loi dialectique se plie et se réfléchit, elle s’applique à ses propres énoncé, à ses propres effets métalinguistiques, par exemple à ce signifiant en apparence singulier qui s’appelle en allemand Aufhebung et qui permet de désigner, Hegel s’en réjouit beaucoup, une loi d’universalité essentielle et spéculative au sein d’une langue naturelle, de la langue d’un peuple. Le peuple qui a l’Aufhebung dans la gorge se nie comme peuple particulier, s’étrangle et se dépeuple mais c’est pour mieux étendre son imperium et déployer infiniment son envergure.
Glas, JD, pp.14–17.